Statue de la Liberté de Poitiers

La statue de la Liberté de Poitiers : une histoire méconnue au cœur de la ville

Le centre historique de Poitiers regorge de trésors inattendus. Un peu en retrait des rues touristiques de la ville, au milieu d’une petite place, se tient une statue couronnée qui brandit sa lumière. Les plus jeunes pourraient se penser à New-York. C’est bien une statue de la Liberté qui se dresse en plein Poitou. Elle peut sembler insolite pour ceux qui ignorent son histoire mais sa présence ici ne doit rien au hasard. Inaugurée au tout début du siècle dernier, en 1903, cette réplique de la célèbre œuvre d’Auguste Bartholdi possède une histoire intimement liée à celle de la ville. Pour comprendre les raisons de sa présence, il faut remonter près de deux siècles en arrière, à une époque où la place de la Liberté qui l’abrite portait un nom bien différent.

De la place du Pilori à la place de la Liberté

Si la place de la Liberté est devenue un lieu de passage presque ordinaire, elle était pourtant un lieu important de la vie poitevine. Dès le début du XIIe siècle, elle abritait le « marché neuf », situé entre le quartier de Notre-Dame-la-Grande et le bourg de Montierneuf. En 1307, elle prit le nom de place du Pilori. Comme son nom l’indique, c’était alors un lieu où les condamnés pouvaient être exposés publiquement, sous les regards de la population. En 1346, lors de la prise de la ville par les Anglais, le quartier fut incendié. Quelques siècles après, à l’occasion de la Révolution française, une guillotine y fut installée. La place devint alors le théâtre d’exécutions publiques pour plusieurs décennies.

C’est précisément l’une de ces exécutions qui allait marquer durablement son histoire.

1822 : l’exécution du général Berton

Le 5 octobre 1822, le général Jean-Baptiste Breton, dit Berton, fut guillotiné sur cette place du Pilori.

Ancien officier de l’Empire napoléonien, Berton s’était opposé au retour de la monarchie des Bourbons. En février 1822, il avait pris la tête d’une tentative d’insurrection à Thouars, dans les Deux-Sèvres, dans l’espoir de renverser le régime de Louis XVIII. L’entreprise échoua. Arrêté, jugé et condamné à mort, le général fut conduit à l’échafaud sur la place du Pilori. Selon les récits historiques, ses dernières paroles furent : « Vive la Liberté ! Vive la France ! » Ces mots allaient traverser les décennies.

Pour ceux qui s’opposaient à la monarchie et défendaient les idéaux républicains, Berton devint progressivement une figure de résistance à l’autorité royale. La place où il avait trouvé la mort allait ainsi acquérir une dimension symbolique nouvelle.

1900 : une place rebaptisée en hommage à la liberté

À la fin du XIXe siècle, la France était alors sous la Troisième République. Les valeurs républicaines occupaient une place centrale dans la vie politique, tandis que les débats autour de la liberté de conscience, de l’éducation et de la laïcité animaient la société.

En parallèle, à Poitiers, le souvenir du général Berton demeurait associé à l’ancienne place du Pilori. En 1900, celle-ci fut rebaptisée place de la Liberté, en mémoire des dernières paroles attribuées au général. Ce changement de nom marquait une transformation profonde de la signification du lieu. L’ancienne place des châtiments publics devenait désormais un espace consacré au souvenir et à la défense des libertés.

Mais cette évolution ne devait pas s’arrêter là.

1903 : une statue de la Liberté offerte à Poitiers

Trois ans après le changement de nom de la place, un nouveau monument vint renforcer sa portée symbolique. Une souscription fut organisée pour financer l’installation d’une statue de la Liberté. L’œuvre fut offerte à la ville et inaugurée le 14 juillet 1903, jour de la fête nationale. Le choix de cette date était d’ailleurs particulièrement significatif. Il permettait d’associer le monument aux idéaux de la Révolution française et à l’histoire républicaine. La statue rendait également hommage au général Berton, exécuté sur cette même place 81 ans auparavant. Sur la face avant de son piédestal, une inscription rappelle cette volonté : « AUX DÉFENSEURS DE LA LIBERTÉ » Le monument ne constituait pas une simple décoration urbaine. Il était porteur d’un message politique et philosophique, à une époque où les débats entre les courants républicains, les milieux religieux et les défenseurs de la laïcité étaient particulièrement vifs. Par son installation, la place devenait un véritable lieu de mémoire.

Une petite sœur de la statue de New York

La statue de Poitiers est une reproduction de La Liberté éclairant le monde, l’œuvre imaginée par le sculpteur français Frédéric Auguste Bartholdi. La statue originale, offerte par la France aux États-Unis, fut inaugurée dans le port de New York le 28 octobre 1886. Symbole de l’amitié franco-américaine, elle devint progressivement l’un des monuments les plus célèbres du monde. La version poitevine est naturellement beaucoup plus modeste. Réalisée en fonte de fer par les fonderies du Val d’Osne, elle mesure environ trois mètres de hauteur, sans compter son piédestal. Malgré ses dimensions réduites, elle reprend les principaux attributs de l’œuvre originale : la longue robe drapée, la couronne rayonnante, le bras droit levé et la tablette tenue contre le corps. Un détail mérite toutefois d’être observé : à Poitiers, le flambeau se termine par une forme arrondie, contrairement à la flamme très reconnaissable de la statue new-yorkaise. La tablette porte quant à elle deux dates : 14 JUILLET 1789 — 14 JUILLET 1903. La première évoque la prise de la Bastille, événement emblématique de la Révolution française. La seconde rappelle l’année et le jour de l’inauguration du monument poitevin. Ces inscriptions établissent un lien direct entre l’héritage révolutionnaire et la célébration des libertés au début du XXe siècle. L’actuelle statue se distingue également par sa couronne à 6 pointes, même si elle en comptait 7 à l’origine. Cette septième pointe, bien que restaurée il y a quelques années, a bien vite disparu, laissant la statue reprendre son apparence plus habituelle.

Un piédestal chargé de symboles

Si la silhouette de la statue attire immédiatement l’attention, son piédestal mérite lui aussi que l’on s’y attarde. Plusieurs inscriptions témoignent des intentions de ceux qui ont participé à son édification. On y retrouve notamment les trois valeurs de la devise républicaine : Liberté, Égalité, Fraternité. Une citation attribuée au philosophe Montesquieu y est également gravée : « Quand l’innocence des citoyens n’est pas assurée, la liberté ne l’est pas non plus. » Cette phrase rappelle que la liberté ne peut véritablement exister sans garanties contre l’arbitraire et les condamnations injustes. Une autre inscription précise que le monument fut élevé grâce à une souscription organisée à l’initiative des loges maçonniques de Poitiers et de Neuville. Le piédestal conserve ainsi la mémoire des acteurs qui ont permis sa réalisation et des convictions qu’ils souhaitaient transmettre. Il fait de cette statue un monument profondément ancré dans l’histoire politique et sociale de Poitiers.

Un témoin discret de l’histoire poitevine

Depuis plus de 120 ans, la statue de la Liberté veille sur la place qui porte son nom. Au fil des décennies, le quartier a évolué, les générations se sont succédé et la ville s’est transformée. Pourtant, la statue est restée à sa place, témoin silencieux des changements de la société. Aujourd’hui, elle fait partie de ces éléments du patrimoine poitevin que l’on peut croiser quotidiennement sans nécessairement connaître leur histoire. Sa taille relativement modeste et son emplacement, à l’écart des monuments les plus fréquentés de la ville, contribuent peut-être à sa discrétion. Mais derrière cette silhouette familière se cachent plusieurs siècles d’histoire : celle d’un ancien marché médiéval, d’une place où s’exerçait la justice, d’un général condamné pour ses convictions politiques et d’une République soucieuse d’affirmer ses valeurs.

Une autre façon de découvrir Poitiers

La prochaine fois que vous traverserez le centre de Poitiers, prenez quelques instants pour aller à la rencontre de cette statue, qui raconte avant tout une histoire poitevine, celle d’un lieu de répression et de mort devenu un symbole de liberté et d’espoir.

Le Saviez-vous ?

La statue de la Liberté de Poitiers a été inaugurée le 14 juillet 1903, du vivant de son créateur, Auguste Bartholdi, décédé le 4 octobre 1904. Elle fait ainsi partie des reproductions de la célèbre statue de New York installées alors que le sculpteur était encore en vie.

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